"Après la guerre",

Vivre son handicap au Moyen-Orient

Sélection de reportages texte et photo réalisés en 2011 avec Handicap International pour les blogs sélectionnés du Monde.fr


Introduction

En 2011, l'ONG française Handicap International m'a accueilli au Moyen-Orient, où j'ai réalisé une série de reportages consacrés à leurs bénéficiaires en Jordanie, au Liban, au Kurdistan Irakien, dans les territoires Palestiniens occupés et dans la bande de Gaza. 


Cette histoire va a la rencontre de victimes  oubliées de conflits qui,  hors champs des caméras, tentent de se reconstruire, et de vivre debout. 

(c) Xavier Bourgois / Views pour Handicap International 2011

Un jeu d'enfants

Irak, février 2011

Dans la région de Choman, au Nord de Mossoul, le petit village de Sharkan ressemble à ce genre d’endroits où ceux qui aiment la nature passeraient volontiers leur vie. C’est une vallée bordée de monts et montagnes aux cimes enneigées, où le soleil et le froid hivernal se livrent une saine concurrence. Un endroit définitivement, où il fait bon vivre au premier regard.

L’allure timide et le regard fuyant, Rabin Ibrahim apporte le thé en rougissant dans le séjour où quelques adultes se sont réunis autour du poêle et sous le regard de Nasrin, la maîtresse de maison. Il sait qu’aujourd’hui, il devra raconter « son » histoire et se demande probablement pourquoi la sienne plus que celle d’un autre. Debout, les yeux scrutant le sol et les moins jointes dans le dos, il se met à raconter, un peu comme un écolier réciterait un poème mal appris.

« Je ne me souviens pas bien parce que quand la mine a explosé, je me suis évanoui tout de suite. Ce n’est qu’après que j’ai su que mon grand frère et mon cousin étaient morts. Au début, quand on l’a trouvée sous une pierre, on voulait simplement jouer, et récupérer les billes de plomb qu’il y a à l’intérieur des mines… pour jouer. Alors mon frère a essayé de l’ouvrir avec une tige en métal, et après je ne me souviens pas ».

C’était il y a un peu plus de dix ans, juste au-dessus de sa maison, dans un champ d’herbes hautes où il avait l’habitude de jouer avec son frère. Soulevant son pantalon, Rabin montre à la petite assemblée les larges cicatrices qui recouvrent ses jambes, stigmates indélébiles d’un jeu d’enfant somme toute courant dans le coin. 

Dans toute la région nord de l'Irak subsistent des millions de mines anti-personnel posées notamment par l'armée de Saddam Hussein durant la révolte Kurde du début des années 90. (c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011

Des jeux d’enfants improbablesmais courants.

Il est difficilede concevoir que des enfants puissent aller chercher de façon volontaire àrécupérer des billes dans un engin qu’ils savent être explosif. Mais dans ces zones largement polluées au gré des conflits qui ont animés l’endroit, cesobjets de guerre après la guerre font partie du quotidien, et toutparticulièrement en contrebas de cette montagne qui fut l’une des zones stratégiques de l’armée de Saddam Hussein durant la révolte Kurde de 1991.

« Le problème c’est que tout le monde dans ces régions est d’un côté habitué aux mines, et en maitrise mal les risques. Ce sont des explosifs souvent très vieux et extrêmement instables. On peut très bien connaître parfaitement le procédé de déminage mais tomber sur la mauvaise mine… Beaucoup de gens les démontent pour en récupérer l’explosif et le revendre, c’est une source de revenu supplémentaire. Et puis il y a les enfants qui jouent avec. Il y en a tellement dans la région que pluspersonne n’en a peur malgré les victimes, alors des enfants comme Rabin  j’en ai vu beaucoup », explique Korek, un ancien démineur qui a passé plusieurs années à tenter de dépolluer la zone. 

Pourtant l’accident a eu lieu dans un endroit supposément déminé, en bordure des habitations. Mais dans cette région vallonnée, la moindre pluie entraine des glissements de terrains qui font se déplacer les mines jusque dans les champs, aux abords des rivières ou des écoles… Dans ces conditions il est biendifficile de mettre un point final à l’épidémie, et la paranoïa justifiée des habitants de Sharkan à de beaux jours devant elle.

« Après la mort del’ainé, j’ai voulu que la tragédie ne se répète pas ».

L’armée de Saddam Hussein luiavait déjà pris son mari durant la révolte, il a fallu qu’elle lui enlève sonfils et son neveu dix ans plus tard. D’une voix forte et assurée, Nasrinexplique son nouvel engagement auprès du projet d'information sur les mines àbase communautaire (CBMRE , community base mine risk education) initié parHandicap International : « Après la mort de l’ainé, j’aivoulu que la tragédie ne se répète pas, c’est pour cela que je participe auxmissions d’informations sur les mines auprès des paysans et des enfants. Onessaie de leur expliquer les dangers, et de leurs montrer comment fonctionne lesystème de signalisation ».

C’est sous lahoulette de Ramazan Souleyman, l’agent de terrain, qu’elle parcourt désormais les maisons, mosquées ou écoles alentours pour participer de cette opération, seul moyen de contenir le nombre annuel de victimes constitué à 20 % d’enfants, et c’est dans une école non loin justement, que nous avons eu l’occasion de comprendre l’étendue du problème.

Dans une école primaire Kurde, située non loin de la frontière avec l'Iran, une équipe de Handicap International sensibilise les enfants aux risques liés aux mines anti-personnel. Sur un tableau noir, une élève dessine les symboles signalisant les champs de mines connus. Ce symbole, elle le connaît part coeur: son école est entourée par des panneaux identiques. (c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011

"Qui d'entre vous connaitquelqu’un qui a été blessé ou est décédé à cause d’unemine ? » lance Ramazan à une petite classe de primaire dont 8 élèves sur dix lève ledoigt pour raconter l’histoire d’un papa, d’un petit frère ou d’un voisin qui est passé par là. Un à un, sur le tableau noir, ils dessinent les différents symboles des champs de mines tels que le triangle renversé à tête demort qu’ils connaissent bien : leur école est cernée par celui-là. Mais c’est surtout sur la forme des mines qu’ils sont incollables, bien plus que surles gestes de base à effectuer s’ils devaient être en contact de l’une d’entre elles.

Pour la petite équipe de Ramazan, le quotidien est rythmé par ces rencontres, et les enfantssont devenus leur cible privilégiée, car c’est aussi par leur truchement qu’ils arrivent à faire passer le message aux parents et familles plus difficilesd’accès. Un travail de fourmi, un exercice de persuasion qui semble sans fin, mais qui vraisemblablement porte ses fruits, puisque depuis le lancement duprogramme, ce ne sont pas moins de 21 équipes du même genre qui ont vu le jour dans la région pour tenter de juguler le problème.

"Ma vie vaut 5 dollars"

Mohammad Ali a eu de la chance, il n’en a « perdu qu’une alors que d’autres se retrouvent à quatre pattes comme des enfants », on appelle cela de la philosophie.  Et de toutes façons, après avoir sorti plus d’un millier de mines de son propre champ, il n’est pas bien étonnant qu’il ait fini par sauter sur l’une d’entre-elles et pas n’importe laquelle, « la pire de toutes, l’Italienne ». 

Elle a une formeamusante avec ses picots c’est pour ça que les enfants l’aiment bien, et un nomqui ferait presque penser à celui d’une femme : Valmara. Elle fait partiede ces mines bondissantes à fragmentation, celles qui sautent à 45 centimètresde hauteur et détruisent ce qu’elles peuvent sur au moins 20 mètres decirconférence. Alors si Mohammad dit qu’il a eu de la chance, c’est parce qu’ilsait à quoi il a échappé.

On ne le plaindra pas plusqu’un autre : ils sont des milliers à travers tout l’Irak, et toutparticulièrement à travers le Kurdistan Irakien à avoir été victimes de cesdébris de guerre qui n’ont pas fini de pourrir leur quotidien, à emplir ces centres d’appareillage et de rééducation tels que le KORD, (Kurdish Organisation forthe Réhabilitation of disabled)  dans lequelcet homme de soixante ans vient depuis 1992 faire réviser ou changer saprothèse. C’est à Soulaymaniah, au Nord Est de l’Irak, que j’ai rencontré cevieillard sympathique, le premier d’une liste sans fin de victimes de mines quemon passage dans ce coin du monde a mis sur ma route.

Elles coutent environ cinq dollars, et chacune d’entre elle a sa particularité. Il y a lapetite qui n’arrache qu’un pied, la grosse qui bondit ou celle qui ressemble àun jouet, avec l’objectif commun de blesser sans tuer, de faire peur, dedémoraliser, de rendre des puits inaccessibles ou des champs hors de portéependant et après les heures de combat, histoire qu’une fois la paix revenue personne ne retrouve vraiment la sérénité.

Une enquête réalisée entre 2004 et 2006 par « l’information Management and Mine Action Programs (IMMAP) relève qu’environ 1730 kilomètres carrés de terre Irakienne serait contaminée par des mines antipersonnel uniquement, auquel on ajoute, d’après un rapport d’Handicap International pas moins de 50 millions de sousmunitions utilisées sur le pays entre 1991 et 2006. Et le Kurdistan Irakien n’est pas en reste sur les conséquences de tels chiffres, détenant le recordnational de victimes de mines et engins non explosés, comme l’indique cette autre enquête menée en 2007 par le COSIT, l’organisation de statistique irakienne.


Chaque jour, de nouvelles victimes se font connaitre dans les halls des hôpitaux : des fermiers, des enfants ou des anonymes pour qui un pique-nique entre amis a tourné au drame, venant s’ajouter au nombre vertigineux de personnes atteintes de handicap que compte le pays : un peu plus de dix pour cent sur une population d’environ 30 millions d’habitants.

Autant dire que le handicap fait partie de la vie des Irakiens comme de celle des Kurdes, la communauté du pays la plus affectée. Il fait partie de leur vie mais pour autant la politique semble continuer d’ignorer le drame de l’exclusion que cette situation suggère. Alors au-delà de l’appareillage, au-delà de l’assistance médicale, certains agissent à d’autres niveaux qui, bien que moins spectaculaires, se révèlent essentiels. C’est le cas d’Ikmat, un ancien démineur d’une quarantaine d’années qui s’est fait une vocation de lutter pour les droits des personnes handicapées.

« Si la société nem’autorise pas à avoir le choix, alors je suis condamné à exister, juste exister »

18 années passées à arracherdes mines à la terre, jusqu’à ce qu’une certaine Valmara ne lui arrache à sontour les deux jambes dans l’été 2000, il avait alors 27 ans : « Du jour au lendemain, tout a changé pour moi, alors j’ai décidé, moi aussi, de changer ». Ancien footballer, il est devenu nageur, et de démineur est passé à designer pour différentes maisons d’éditions. « J’ai changé pour m’adapter à ma nouvelle situation, raconte t’il- mais je n’ai renoncé à rien de ce que j’aime. J’aime le théâtre, le cinéma, j’adore manger, et je suis doué dans mon travail, je suis un consommateur utile à la société mais on dirait que c’est cette même société qui refuse de me laisser consommer à ma guise. C’est aussi à elle de faire l’effort de s’adapter ».

Mohamad Ali au centre de réhabilitation de l'ONG KORD. 

C'est sur cette base qu’il aconstruit sa nouvelle vocation, devenant l’avocat de ceux qui comme lui, se savent la capacité de vivre, mais s’en voient empêchés par un univers maladapté. Intarissable, il manipule le verbe, sait charmer son auditoire, alterne avec un talent certain paroles graves et éclats de voix enjoués. Ikmat est unartiste qui sait captiver et donner de l’espoir à ceux qui pensaient avoirperdu leurs droits en même temps que leurs jambes.« Ma femme aime le rouge, et moi je déteste ça. Est-ce que sous prétexte que je suis en fauteuilroulant, et que le magasin est inaccessible, je devrais la laisser m’acheterdes tee-shirts que je déteste ? C’est simple, je veux, et j’ai le droitd’avoir le choix ! Si aujourd’hui je ne m’autorise pas, si la société ne m’autorise pas à avoir le choix, alors je suis condamné à exister, juste exister ».


Malgré une loi de 2006 par laquelle le gouvernement Kurde s’était engagéà rendre les lieux publics accessibles, rien n’a été fait. 

Alors avec ses mots et soncaractère, Ikmat a monté une association destinée à faire pression, et à nejamais relâcher celle-ci. « Le jour de mes noces, je n’ai pas pu accéder au bureau du juge. Mon propre mariage a eu lieu sans moi… d’ailleurs si j’avais pu monter, j’aurais sans doute remarqué tout de suite qu’ils avaient mal orthographié mon nom de famille », raconte-t-il avec un humour teinté de rancœur.


Le mal à la racine : dans les champs de mines libanais

Liban, février 2011

Debout en arc de cercle autour de Khalil, le superviseur du site de déminage, une dizained’hommes écoute avec attention le briefing du jour. Il est six heures du matindans la campagne Libanaise, et aujourd’hui encore, ils vont aller scruter une zone bien délimitée, centimètre par centimètre, branche par branche, caillou par caillou. Dans une rigueur toute militaire et sous des conditions de sécurité millimétrées, ils observent la carte de leur zone du moment avant d’aller s’équiper consciencieusement.

Chaque pas, chaque symbole, chaque mètre de distance entre les travailleurs a ici un sens,un objet bien particulier. Dans son coin, le responsable médical notescrupuleusement le groupe sanguin du petit journaliste de passage, aux côtés decelui des autres, avant de lui glisser dans la poche des bandages de première urgence. Le garrot à la ceinture, il vérifie tous les détails, note le niveau d’accessibilité des routes menant à l’hôpital le plus proche, et dans le ronronnement des radios, donne enfin le feu vert pour partir sur cette étrange zone de combat sans combattants.

Alors on s’équipe. De la tête aux pieds, on vérifie à son tour chaque détail de sa combinaison qui tout lemonde en convient, n’est pas une garantie en cas d’explosion, puisque comme ledit Khalil, "ta seule protection, c'est ta concentration"…  Lentement le soleil commence à réchauffer lacaillasse blanche de ce petit bout de terre du Nord Libanais, et très vite,derrière la visière du casque, des gouttes de sueur commencent à perler. 

Accroupis, courbés le visage contre le sol, ou passant celui-ci au crible du détecteur de métaux, ils vont passer une bonne partie de la journée à le fouiller, ce solqui peut être ne révèlera rien, ou peut être fera ressortir quelques engins non explosés, grenades, mines ou sous munitions qui ne tueront plus.

(c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011

« Le principe d’une mine,c’est d’être vicieux, s’il ne s’agissait que de grosses bombes de métal, çaserait facile ».

Le coin necompte pas moins de 83 champs de mines recensés, une broutille en comparaisondes 820 autres qui pourrissent le quotidien des habitants de la région deNabatieh, dans le Sud du pays. Selon le LMAC (Lebanon Mine Action Center) lesol de la région sud contiendrait encore 375 mille mines le long de la« ligne bleue » entre Israël et le Liban sur une aire de plus de 7kilomètres carrés depuis la dernière guerre de 2006.

Au-delà duconflit Libano Israélien et jusque dans les années 90, 15 ans de guerre civileont contribué à la pollution de tout le territoire, et aujourd’hui, c’est uneombre d’environ 75 kilomètres carrés répartis sur tout celui-ci qui demeureinaccessible.

La zone sur laquelle travailleaujourd’hui l’équipe de Handicap International n’a pas été choisie au hasard.Constamment sur la brèche, le centre d’opération établit une cartographie surla base de données fournies par les armées régulières ayant pris le soin denoter les endroits qu’ils ont minés, et sur la base de témoignages pour celleslaissées çà et là par les milices qui, elles, n’ont pas fait preuve d’autantd’attention… C’est ainsi que parfois, ils savent précisément lenombre de mines qu’ils cherchent, et que d’autres opérations sont menées un peuà l’aveugle, dans des conditions bien plus difficiles.

Mais plus que l’incertitudedes lieux, les engins  en eux même sontsouvent sortis d’esprits suffisamment vicieux pour qu’ils soient extrêmementdifficiles à trouver. C’est le cas du model 51, une fierté meurtrière bienfrançaise et composée d’une majorité de plastique, ce qui la rend presque indétectable : « Leprincipe d’une mine c’est d’être vicieux, s’il ne s’agissait que de grossesbombes en métal, ça serait facile », explique le superviseur, pour quile danger du métier  ne semble pas prendre le pas sur ce qu’il y gagnehumainement.

« Grace à mon travail,des gens n’ont plus peur. C’est déjà un bon salaire ».

Des anecdotes ? Il n’aque ça. De belles et de tristes histoires qui racontent son métier, il en aplein la tête, de quoi remplir un bon paquet de pages blanches, mais une seulesuffit à expliquer son sacerdoce : « Il y a quelques jours,je suis allé visiter un site que j’ai déminé il y a longtemps… C’est devenu unparc pour enfant dans lequel je suis allé jouer avec mon gamin. Je crois quequestion symbole, tout y est. Grâce à mon travail, des gens n’ont plus peur.C’est déjà un bon salaire».

C’est en 1992 qu’il a débutédans le métier, d’ONG’s en ONG’s, jusqu’à ce poste qu’il occupe aujourd’hui.Intarissable, il  raconte ce métier passion,  devant son grand tableau blanc planté au milieude nulle part, et sur lequel figurent tous les détails de l’opération du jour.Chaque mission pour lui représente une victoire sur la guerre : des champset pâturages qui redeviennent accessibles pour redémarrer les économies localesou des villages entiers qui retrouvent leurs habitants : « c’estau-delà des mots, ce qu’on ressent quand on participe à ça ».

C’est aussil’histoire d'un métier directement en contact avec les communautés locales, quece jeune papa de 30 ans nous raconte, lorsqu’en 2003, dans la région de Tyr,l’état lui avait demandé de stopper son travail faute de crédits. Sansbroncher, toute son équipe avait alors accepté de travailler bénévolement cinqmois durant, fournis en essence, nourris et logés par les habitants du coin, tropheureux de pouvoir rentrer dans leurs propres maisons.

Tous sessouvenirs ne sont pas aussi beaux, et c’est bien souvent sur des visionsd’horreurs que chacun des gars de son équipe a fondé sa conviction en cetravail, et qui les a amenés pour la plupart à quitter leurs professionsrespectives dès qu’ils ont su qu’une mission de Handicap Internationals’installait dans le coin…

Travail de fourmi et travailde titan tout à la fois, Khalil estime qu’il faudra encore « aumoins cinq ou six ans pour régler le problème, pourvu qu’une autre guerre nenous fasse pas tout recommencer… »

(c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011 

Entre les murs de Gaza, la double peine du handicap

Palestine, Avril 2011

Entrer et sortirde Gaza, c’est déjà un acte de violence, c’est déjà une série d’humiliations,de mise en situation d’extrême vulnérabilité qui raconte ce qu’est Gaza.Lorsqu’au seul point d’accès à la bande, s’élève ce mur immensément haut,immensément long, surplombé de miradors et de barbelés, il est impossible de nepas voir en cette terrible construction ce qui saute aux yeux : La bandede Gaza est une prison à ciel ouvert, une cocotte minute à l’intérieur delaquelle on n’a pas envie d’entrer de peur de ne pas pouvoir en sortir indemne.

Après parfois des mois d'attente pour obtenirl’autorisation d’entrer, et de contrôles en questionnements, une porte finitpar s’ouvrir sur l’autre coté du mur : un tunnel de grillages bordé depart et d’autres par la « buffer zone » dans laquelle ne subsistentque les débris d’immeubles bombardés et de vies détruites. C’est ce que lesjournalistes et les humanitaires appellent « la longue marche », le« processus », un tunnel de grillages de presque un kilomètre delong, une perspective parfaite dont le bout semble ne pas exister, et que l’onparcourt à pieds sous le regard des miradors.

Dans le sensinverse, l’univers tout kafkaïen de cette frontière absorbe d’autant plus levoyageur qu’il a eu l’occasion de subir la violence de Gaza. Dans le sens inverse,il est encore plus difficile à passer ce mur, avec tout son chemin fléché danslequel vous ne croisez aucun humain. De pièces vides en pièces vides, sousl’œil mécanique des caméras, les bras levés dans le scanner ou s’adressant à uninterphone entre deux portes blindées qui claquent, le candidat au retour enIsraël est petit, démuni, isolé et perdu dans un système qui le fait avancerinexorablement sans trop savoir vers quoi.

(c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011

La violence de Gaza

La violence de Gaza est unique en son genre. 

Sa violence,c’est la violence de son enfermement, de son million et demi d’habitantscoincés entre la mer et un mur de béton dont ils n’ont pas le droit des’approcher à moins de 800 mètres. Ce sont les avions de chasse qui passent lemur du son au petit matin au-dessus de la ville, faisant trembler les maisonsd’habitants qui se demandent si l’explosion qu’ils viennent d’entendre est poureux. Ce sont les opérations de « levelling », durant lesquelles desbulldozers Israéliens entrent comme en terrain conquis encadrés de charsd’assaut, pour raser les cultures jugées trop près de l’enceinte, et repartentsous le regard blasé d’un paysan qui vient de tout perdre entre deux jets depierres désuets. Sa violence, ce sont tous ces bâtiments criblés de balles, cesruines dans lesquelles enfants et adultes récupèrent de quoi reconstruire plusloin, ses tunnels illégaux à la frontière Egyptienne dans lesquels passent côteà côte les armes et la nourriture. Ce sont ses restrictions alimentaires et sadictature interne. Sa violence, ce n’est pas le risque que l’on prend en sepromenant dans la rue, c’est la pression, la pression permanente, omniprésente,la pression qui rend nerveux, qui rend fou, qui rend méchant, qui rend haineux,ce plomb durci qui fait se courber les plus faibles et devenir meurtriers àleur tour les insoumis. Ce sont les missiles qui viennent de nulle part et lesroquettes qui partent en sens inverse, les balles dans le dos, les éclats dansles jambes, les fauteuils roulants, les prothèses, les orthèses, le manque desoins et pire que tout, l’habitude de tout cela réuni.

Depuis 2006, laprison à ciel ouvert que représente cette étroite bande de terre de quarantekilomètres de long enferme toutes sortes de gens, certains infréquentables,certains assassins sans nulle doute, et beaucoup d’innocents qui ont réussi àperdre plusieurs fois de suite tout ce qu’ils avaient. Parmi les premièresvictimes : les personnes handicapées, celles qui n’ont pas les moyens dese soigner, et celles que Gaza n’a pas la compétence de prendre en charge.Celles qui ont eu un accident de parcours, et celles pour qui les conditions devie ont créé le handicap.

Entre les murs, un manque d'accès aux soins qui continue de détruire. 

Dans une maisonen chantier de la bande de Gaza, Sabah se laisse simplement faire en souriantpendant que l’équipe de la « society of physically handicapedpeople » assure quelques soins auprès d’elle. Sous le regard toujours unpeu inquiet de son frère Riad, le médecin découvre son dos, laissant apparaîtreune large cicatrice, souvenir du jour où elle a marché pour la dernièrefois.C’est à l’âge de quatorze ans qu’elle a reçu une balle dans le dos, de lapart de soldats Israéliens venus arrêter son frère. 29 ans plus tard pourtant,Sabah sourit toujours en racontant ses histoires d’une guerre qu’elle a subiesans jamais y participer.

Sabah. (c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011

Comme beaucoupd’autres, c’est à répétition qu’elle a tout perdu, et si aujourd’hui c’est dansun univers sale et poussiéreux que les médecins viennent lui rendre visite,c’est parce que voici un an, sa maison à été bombardée à nouveau depuis l’autrecoté du mur. A Gaza la frontière entre révolte et résignation est ténue, etcomme beaucoup d’autres, Sabah semble ne plus se demander pourquoi le sorts’est acharné sur elle, alors n’ayant ni les moyens ni la force de luttercontre un géant, elle sourit.

En suivant neserait-ce que le temps d’une journée les différentes équipes médicales quisillonnent au quotidien la bande de Gaza, l’évidence du manque d’accès auxsoins saute aux yeux, et le blocus qui frappe cette région du monde depuisplusieurs années maintenant n’est pas la pour arranger les choses

"A cause del’enfermement, les personnes handicapées ont de grandes difficultés à quitterGaza pour accéder à des traitements médicaux".

Selon un rapport de HandicapInternational, la difficulté d’accès aux soins, et tout particulièrement dansles moments de crise, est l’une des dramatiques particularités de la bande deGaza. « Il y a plus de 75 autres organisations offrant desservices aux personnes vivant avec un handicap, mais moins de 20 d’entre ellessont en capacité d’offrir des soins rééducation physique. (…) A cause del’enfermement, les personnes handicapées ont de grandes difficultés à quitterGaza pour accéder à des traitements médicaux en Israël ou en Cisjordanie. Lespersonnes souffrant de blessures ou handicaps complexes quant à elles nepeuvent que chercher des traitements sur Gaza ».

C’est ainsi quefaute de soins et de compétences spécifiques sur place, nombreux sont ceux quivivent avec des handicaps qui auraient pu être traités efficacement dans debonnes conditions, et nombreux sont ceux aussi qui se sont retrouvés amputésd’une jambe là où des soins appropriés auraient du leur permettre de vivrenormalement.

C’est le cas deNabil, un vendeur de journaux rencontré dans le seul centre d’appareillage etde rééducation de Gaza, blessé aux jambes par les éclats d’un bombardementIsraélien, que la gangrène et la manque de soin ont amené jusqu’à l’amputation,ou encore celui de Mohammad qu’un œdème mal soigné a mis dans la mêmesituation. D’hôpitaux en hôpitaux, la situation de ce dernier avait empirée sousle regard de médecins qui lui conseillait alors de simplement s’appliquer unesolution quotidienne. Le 15 septembre 2010, lorsqu’enfin les autorités lelaisseront rejoindre la Cisjordanie pour consulter un spécialiste, on luicoupera la jambe non sans lui préciser qu’à dix jours prêts, elle aurait étésauvée.


(c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011

C’est ainsi que faute de soins et de compétencesspécifiques sur place, nombreux sont ceux qui vivent avec des handicaps quiauraient pu être traités efficacement dans de bonnes conditions, et nombreuxsont ceux aussi qui se sont retrouvés amputés d’une jambe là où des soinsappropriés auraient du leur permettre de vivre normalement.

C’est le cas de Nabil, un vendeur de journauxrencontré dans le seul centre d’appareillage et de rééducation de Gaza, blesséaux jambes par les éclats d’un bombardement Israélien, que la gangrène et lamanque de soin ont amené jusqu’à l’amputation, ou encore celui de Mohammadqu’un œdème mal soigné a mis dans la même situation. D’hôpitaux en hôpitaux, lasituation de ce dernier avait empirée sous le regard de médecins qui luiconseillait alors de simplement s’appliquer une solution quotidienne. Le 15septembre 2010, lorsqu’enfin les autorités le laisseront rejoindre laCisjordanie pour consulter un spécialiste, on lui coupera la jambe non sans luipréciser qu’à dix jours prêts, elle aurait été sauvée.

« Jeme suis endetté à gaza pour des consultations inutiles » expliquecet homme âgé qui ne supporte pas les regards de pitié qui s’abattent sur luiau quotidien. « Avant la retraite, j’étais un homme actif, jetravaillais en ONG, et la dépendance est d’autant plus difficile à vivre ».

Al’ALPC center (Artificial Limb and Polio Center) où nous nous sommes rencontréscependant, il apprend peu à peu à aller vers une plus grandeautonomie : « Il y a tout de même un progrès au quotidien.Avant je refusais d’utiliser le fauteuil roulant, ici j’ai appris à vivre avec.Petit à petit, j’arrive à aller à la salle de bain ou à la mosquée seul, c’est déjà beaucoup ! ».

(c) Xavier BOURGOIS / Views pour Handicap International 2011